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Fiscalité européenne : ce que les États ont mis en commun, et ce qu'ils gardent

Fiscalité européenne : ce que les États ont mis en commun, et ce qu'ils gardent

L'harmonisation fiscale de l'Union européenne rapproche la fiscalité des États membres par des directives : très poussée pour la TVA, partielle pour l'impôt des entreprises, quasi absente pour l'impôt sur le revenu. En Europe, la politique fiscale et financière reste un enjeu d'économie et de concurrence fiscale entre pays.

Harmonisation fiscale et Union européenne en trois repères

  • TVA : la taxe sur la valeur ajoutée suit un régime fiscal commun au marché intérieur, avec un taux de TVA normal d'au moins 15 %.
  • Impôt sur les sociétés : un domaine fiscal national, encadré par les règles anti-évasion fiscale et l'impôt minimum de 15 % issu de l'OCDE.
  • Unanimité : toute règle fiscale exige l'accord des États membres de l'Union, ce qui freine l'harmonisation face à la concurrence fiscale.

Qu'est-ce que l'harmonisation fiscale en Europe ?

L'harmonisation fiscale est le rapprochement des impôts et des taxes nationaux autour de règles fiscales communes, proposées par la Commission européenne, fixées au niveau européen et transposées par chaque État. Elle ne signifie ni un impôt européen unique, ni un taux d'imposition identique pour chaque entreprise, ni un système fiscal européen : les régimes fiscaux nationaux, l'impôt sur les sociétés et les finances publiques restent un choix économique de chaque pays. Le plus souvent, l'Union fixe un cadre (une assiette, des définitions, des taux planchers) et laisse aux États membres le choix du niveau de taxation à l'intérieur de ce cadre.

Trois degrés d'intégration coexistent. L'harmonisation au sens strict aligne les règles elles-mêmes : c'est le cas de la TVA, dont les opérations imposables, les exonérations et le mécanisme de déduction sont les mêmes de Lisbonne à Helsinki. La coordination se contente d'empêcher que deux systèmes fiscaux nationaux se contredisent, par exemple en supprimant une double imposition entre une filiale et sa mère. La coopération administrative, enfin, organise l'échange d'informations entre administrations sans toucher au contenu des impôts.

La base juridique se trouve dans le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE). L'article 113 autorise l'harmonisation des taxes sur le chiffre d'affaires, des droits d'accises et des autres impôts indirects, dans la mesure où elle est nécessaire au fonctionnement du marché intérieur. L'article 115 permet le rapprochement des dispositions nationales qui ont une incidence directe sur ce marché, ce qui sert de fondement aux directives sur l'impôt sur les sociétés. Dans les deux cas, le Conseil statue par un vote unanime, après simple consultation du Parlement européen.

Ce choix des rédacteurs des traités explique l'essentiel de ce qui suit. La fiscalité est restée l'un des derniers attributs de la souveraineté nationale : voter l'impôt, c'est décider qui finance l'action publique et à quelle hauteur. Les États ont accepté de partager la monnaie dans la zone euro, de supprimer les contrôles aux frontières dans l'espace Schengen, mais pas de renoncer à fixer eux-mêmes leurs taux d'imposition.

Cette évolution se lit dans l'histoire de la construction européenne. Le traité de Rome de 1957 visait déjà à faciliter le commerce entre les six pays fondateurs, et la législation communautaire en matière fiscale s'est d'abord concentrée sur les taxes sur le chiffre d'affaires : la première directive TVA date de 1967. La libération des mouvements de capitaux, achevée en 1990, a ensuite déplacé l'enjeu vers le régime fiscal de l'épargne et des bénéfices. Chaque étape de l'intégration économique a ajouté une couche de coordination en matière fiscale, sans jamais créer un système fiscal unique.

Pourquoi harmoniser la fiscalité dans l'UE ?

La première raison est économique : un marché intérieur sans frontières ne fonctionne pas si chaque pays applique sa propre logique fiscale aux échanges. Avant 1993, les camions s'arrêtaient aux frontières pour que la taxe soit liquidée à l'importation. La suppression des contrôles a imposé un système de TVA commun, faute de quoi les marchandises auraient circulé taxées deux fois ou pas du tout. La libre circulation des biens, des services et des capitaux suppose que l'impôt ne crée pas d'obstacle là où le traité en a supprimé.

La deuxième raison tient à la double imposition. Un groupe qui exerce une activité dans plusieurs pays membres peut voir le même bénéfice imposé deux fois : une première fois dans l'État de la filiale, une seconde fois lors de la remontée des dividendes dans l'État de la mère. Les conventions bilatérales règlent une partie du problème, comme l'explique notre page sur la convention de double imposition et son fonctionnement, mais elles varient d'une paire de pays à l'autre. Une directive offre une solution uniforme dans les 27 États.

La troisième raison est l'inverse de la deuxième : l'absence d'imposition. Les écarts entre systèmes fiscaux nationaux permettent à certains groupes de loger leurs profits là où ils sont le moins taxés, voire nulle part. Un paiement déductible dans un pays et non imposé dans l'autre, une redevance de brevet versée à une filiale sans salarié, un prix de transfert qui déplace la marge : ces montages ne violent aucune loi nationale prise isolément. Seule une règle commune peut les neutraliser sans que le pays qui agit seul y perde son attractivité.

La dernière raison est politique et touche à la justice fiscale. Quand les bases les plus mobiles (bénéfices des multinationales, revenus du capital) échappent à l'impôt, la charge se reporte sur les bases qui ne bougent pas : salaires, consommation, patrimoine immobilier. Le débat sur la concurrence fiscale au sein de l'Union est donc aussi un débat sur la répartition de l'effort entre contribuables.

Comment fonctionne la politique fiscale de l'Union ?

La politique fiscale de l'Union repose sur un partage des rôles entre institutions, et sur une contrainte de vote qui pèse sur chacune d'elles. La Commission propose, le Conseil décide, la Cour de justice contrôle, et les États restent maîtres de la transposition et du recouvrement.

La règle de l'unanimité au Conseil

Toute directive fiscale doit recueillir l'accord des 27 ministres des Finances réunis au sein du Conseil Ecofin. Un seul État peut donc bloquer un texte, quel que soit le soutien des autres. L'Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, Malte ou la Hongrie ont, selon les dossiers, freiné des projets qu'ils jugeaient contraires à leur modèle économique ; l'Allemagne ou la France ont parfois fait de même sur d'autres sujets.

En janvier 2019, la Commission a suggéré de passer progressivement au vote à la majorité qualifiée pour certaines questions fiscales, en s'appuyant sur la clause passerelle de l'article 48, paragraphe 7, du traité sur l'Union européenne. Cette clause exige elle-même une décision unanime du Conseil européen. Aucun accord n'a été trouvé : le vote unanime reste la règle, et c'est le principal facteur qui explique la lenteur de l'harmonisation.

La Commission européenne et la Cour de justice

La Commission dispose du monopole de l'initiative : elle rédige chaque proposition de directive, après consultation publique et étude d'impact. Elle surveille aussi la transposition dans le droit national et peut engager une procédure d'infraction contre un État en retard. Sa direction générale chargée de la fiscalité et de l'union douanière publie les textes en vigueur et les taux appliqués par chaque pays.

La Cour de justice de l'Union européenne joue un rôle moins visible mais décisif. Saisie par des juges nationaux, elle vérifie que les dispositifs fiscaux nationaux respectent les libertés du traité. Sa jurisprudence a fait tomber de nombreuses mesures discriminatoires envers les non-résidents ou les investissements dans un autre État membre. Dans l'arrêt Cadbury Schweppes de 2006, elle a admis qu'un État taxe les bénéfices d'une filiale étrangère, à condition de viser des montages purement artificiels. Cette « harmonisation négative » par le juge a souvent devancé le législateur.

La Commission agit enfin par le droit de la concurrence. Un avantage fiscal accordé à une seule entreprise peut constituer une aide d'État interdite. Dans l'affaire Apple (C-465/20 P), la Cour de justice a confirmé en septembre 2024 la décision de la Commission imposant à l'Irlande de récupérer les avantages fiscaux accordés au groupe par des rescrits. L'application du droit de l'Union passe donc aussi par cette voie, sans directive ni vote unanime.

La coopération renforcée, une voie peu empruntée

Quand le consensus échoue, au moins neuf États peuvent avancer seuls par une coopération renforcée. Cette procédure a été lancée en 2013 pour une taxe sur les transactions financières, avec onze pays participants au départ. Plus de dix ans plus tard, le texte n'est toujours pas adopté, faute d'accord entre ces pays sur l'assiette et l'affectation des recettes. L'exemple montre que contourner le veto ne suffit pas à créer un consensus.

TVA et accises : la fiscalité indirecte, domaine le plus harmonisé

La fiscalité indirecte est le cœur de l'harmonisation, parce qu'elle touche directement la circulation des produits et des services dans le marché unique. C'est ici que l'Europe fiscale ressemble le plus à un système commun.

La directive TVA de 2006

La taxe sur la valeur ajoutée est régie par la directive 2006/112/CE du 28 novembre 2006, qui a refondu la sixième directive de 1977. Elle définit les opérations imposables, le lieu d'imposition, les exonérations, les règles de déduction et les obligations des assujettis. Chaque État reste libre de fixer ses taux, mais dans un cadre précis : un taux normal d'au moins 15 % et, pour certaines catégories de biens et de services énumérées, des taux réduits.

La réforme d'avril 2022 (directive 2022/542) a assoupli ce cadre : chaque État peut appliquer deux taux réduits d'au moins 5 % sur une liste de catégories de biens et de services, ainsi qu'un taux super-réduit inférieur à 5 % et un taux zéro réservés à quelques besoins essentiels (alimentation, médicaments). Aucun plafond n'existe pour le taux normal, si bien que les taux de TVA restent très dispersés d'un pays membre à l'autre ; la Commission les publie dans sa base « Taxes in Europe ». L'harmonisation porte sur la mécanique, pas sur le niveau.

Le commerce en ligne et le guichet unique

Depuis le 1er juillet 2021, les ventes à distance de biens aux particuliers sont taxées dans le pays de l'acheteur dès que le vendeur dépasse 10 000 euros de ventes transfrontalières par an dans l'ensemble de l'Union. Pour éviter qu'une PME doive s'immatriculer dans 27 pays, un guichet unique (OSS) permet de déclarer et de payer toute cette TVA dans son propre État, qui la reverse ensuite aux autres. Les plateformes en ligne sont devenues, dans certains cas, redevables de la taxe à la place des vendeurs.

Le paquet « TVA à l'ère numérique » (ViDA), adopté par le Conseil, prolonge cette logique : facturation électronique obligatoire pour les échanges entre entreprises de différents pays membres, déclaration numérique en temps réel, rôle accru des plateformes de location de courte durée et de transport. Sa mise en œuvre s'étale jusqu'au début des années 2030. Il vise aussi à réduire la fraude à la TVA intracommunautaire, dont le carrousel reste la forme la plus coûteuse pour les finances publiques.

Accises, énergie et carbone aux frontières

Les droits d'accises sur les alcools, les tabacs et les produits énergétiques obéissent à des directives qui fixent des structures communes et des minima de taxation. La directive 2003/96/CE encadre la taxation de l'énergie ; sa révision, présentée en 2021 pour aligner les taux sur le contenu énergétique et l'effet climatique des produits, n'a pas encore réuni l'accord des 27. La directive 2020/262 organise la circulation des produits soumis à accise entre entrepôts sous un régime de suspension.

Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF, ou CBAM) relève d'un règlement et non d'une directive fiscale. Après une phase transitoire de déclaration de 2023 à 2025, son régime définitif s'applique depuis le 1er janvier 2026 et impose l'achat de certificats aux importateurs d'acier, de ciment, d'aluminium, d'engrais, d'électricité et d'hydrogène. Ses recettes doivent contribuer en partie au budget de l'Union, ce qui en fait l'un des premiers prélèvements à finalité européenne.

ImpôtDegré d'harmonisationCe qui est communCe qui reste national
TVAÉlevéAssiette, lieu d'imposition, déduction, taux normal minimal de 15 %Niveau des taux, choix des taux réduits
Accises (alcool, tabac, énergie)ÉlevéStructures, minima, circulation sous suspensionTaux au-dessus des minima
Impôt sur les sociétésPartielGroupes transfrontaliers, règles anti-abus, impôt minimum des grands groupesTaux, calcul du bénéfice, crédits d'impôt
Impôt sur le revenuTrès faibleNon-discrimination imposée par la jurisprudenceBarème, assiette, foyer fiscal, prélèvement
Cotisations socialesCoordination seulementRègle de l'État d'affiliation uniqueTaux, prestations, financement de la protection
Patrimoine et successionsAucunÉchange d'informations entre administrationsExistence même de l'impôt, taux, abattements

Fiscalité directe des entreprises : des directives ciblées

En matière d'impôt sur les sociétés, l'Union n'a jamais unifié ni le taux ni le calcul du bénéfice imposable. Elle a procédé par textes ciblés, chacun réglant un problème précis posé par les groupes présents dans plusieurs pays.

Les directives qui facilitent les groupes européens

La directive mère-filiale, aujourd'hui codifiée sous le numéro 2011/96/UE, supprime la retenue à la source sur les dividendes versés par une filiale à sa mère établie dans un autre État membre, et évite leur imposition chez la mère, au-delà d'un seuil minimal de participation fixé par le texte. Elle intéresse directement les questions traitées dans notre page sur le rapatriement de dividendes étrangers et sa fiscalité. La directive intérêts-redevances (2003/49/CE) applique la même logique aux intérêts et aux redevances versés entre entreprises associées.

La directive fusions (2009/133/CE) reporte la taxation des plus-values lors des fusions, scissions, apports d'actifs et échanges d'actions entre entreprises de différents pays membres. La directive 2017/1852, enfin, impose un mécanisme de règlement des différends : quand deux administrations ne s'accordent pas sur l'imposition d'un même bénéfice, notamment en matière de prix de transfert, une commission consultative peut être saisie et rendre un avis qui s'impose faute d'accord.

La directive ATAD et le tournant anti-abus

Après le scandale LuxLeaks en 2014 et les travaux de l'OCDE sur l'érosion des bases, l'Union a changé de priorité : il ne s'agissait plus seulement d'éviter la double imposition, mais aussi la double non-imposition. La directive 2016/1164, dite ATAD, fixe cinq règles minimales que chaque État doit transposer : limitation de la déductibilité des intérêts en fonction de l'EBITDA, taxation à la sortie lors d'un transfert d'actifs, clause générale anti-abus, règle sur les sociétés étrangères contrôlées et neutralisation des dispositifs hybrides. Le détail figure dans notre analyse de ce que change la directive ATAD pour les entreprises.

ATAD 2 (directive 2017/952) a étendu le volet hybride aux montages impliquant des pays tiers. Une troisième proposition, visant les entités écrans sans substance, a été présentée en 2021 sans être adoptée à ce jour. Ce durcissement montre que le consensus peut se former quand l'opinion publique pousse et quand les grands pays y trouvent un intérêt budgétaire.

De l'ACCIS à BEFIT : l'assiette commune qui n'arrive pas

Le projet d'assiette commune consolidée pour l'impôt sur les sociétés (ACCIS) a été présenté par la Commission en 2011, puis relancé en 2016 en deux étapes. L'idée était de calculer le bénéfice des groupes selon des règles uniques, de le consolider à l'échelle européenne, puis de le répartir entre les pays selon une clé fondée sur le chiffre d'affaires, les salaires et les actifs. Chaque État aurait ensuite appliqué son propre taux d'imposition à sa part.

Faute d'accord, la Commission a retiré ce projet et présenté en septembre 2023 une nouvelle proposition de directive, BEFIT (« Business in Europe: Framework for Income Taxation »). Elle reprend l'idée d'une assiette commune pour les groupes dont le chiffre d'affaires consolidé dépasse 750 millions d'euros, en s'appuyant sur les comptes déjà retraités pour le pilier 2. Les discussions au Conseil se poursuivent sans calendrier d'adoption.

TexteAnnéeObjetStatut
Directive TVA 2006/112/CE2006Système commun de TVAEn vigueur, réformée en 2022, paquet ViDA en cours d'application
Directive mère-filiale 2011/96/UE1990, refondue en 2011Dividendes intragroupeEn vigueur
Directive coopération administrative 2011/16/UE2011Échange d'informations (DAC1 à DAC8)En vigueur, modifiée à huit reprises
ATAD 2016/1164 et ATAD 2 2017/9522016-2017Règles minimales anti-abusEn vigueur
Directive pilier 2 2022/25232022Imposition minimale de 15 %Appliquée depuis les exercices ouverts fin 2023
BEFIT2023Assiette commune des grands groupesProposition en discussion

Le pilier 2 : un taux minimum commun, venu de l'OCDE

La directive 2022/2523 du 14 décembre 2022 transpose dans le droit de l'Union l'accord international sur l'imposition minimale des multinationales, négocié au sein du cadre inclusif de l'OCDE. Elle s'applique aux groupes dont le chiffre d'affaires consolidé atteint 750 millions d'euros sur au moins deux des quatre derniers exercices. Si le taux effectif de taxation d'un groupe dans un pays descend sous 15 %, un impôt complémentaire est perçu pour combler l'écart, en principe par l'État de la société mère.

Ce texte marque une rupture : pour la première fois, l'Union fixe un plancher fiscal au niveau de taxation des bénéfices, et pas seulement des règles de calcul ou d'échange. Il a pu être adopté par les 27 parce qu'il reprenait un accord mondial et parce que les pays à faible taux conservent la possibilité de percevoir eux-mêmes l'impôt complémentaire. Les mécanismes sont détaillés dans notre page sur l'imposition minimale mondiale à 15 % du pilier 2, qui prolonge le projet BEPS de l'OCDE et ses règles anti-érosion.

Le pilier 2 ne règle pas tout. Il ne concerne que quelques milliers de groupes en Europe, il admet des exclusions fondées sur la substance (salaires et actifs corporels) et il ne touche pas aux taux nominaux : un État peut garder un taux affiché bas tant que le taux effectif des grands groupes reste au plancher. Le premier pilier, qui réattribuerait une partie des profits des plus grandes multinationales aux pays de marché, n'a pas abouti au niveau mondial.

Transparence et échange d'informations entre administrations

Là où l'Union n'a pas harmonisé les impôts, elle a beaucoup avancé sur la transparence. La directive 2011/16/UE sur la coopération administrative, modifiée à de multiples reprises, organise un échange automatique d'informations entre les administrations fiscales des États membres. Chaque version porte un numéro : DAC2 transpose la norme commune de déclaration de l'OCDE sur les comptes financiers, DAC3 couvre les rescrits fiscaux transfrontaliers, DAC4 les déclarations pays par pays des grands groupes, DAC6 les dispositifs transfrontières potentiellement agressifs que les intermédiaires doivent déclarer.

DAC7 oblige les plateformes numériques à transmettre les revenus de leurs vendeurs, et DAC8, adoptée en 2023, étend l'échange aux crypto-actifs. Pour un résident français titulaire d'un compte dans une banque espagnole ou allemande, cela signifie que l'administration française reçoit chaque année le solde et les revenus de ce compte, sans qu'il ait à la prévenir. Le mécanisme est décrit dans notre page sur la norme CRS ; il alimente directement la lutte contre la fraude.

Cette transparence a eu plus d'effet sur l'évasion fiscale des particuliers que n'importe quelle harmonisation des taux. Elle a fait disparaître en quelques années l'essentiel du secret bancaire en Europe, y compris dans les pays qui en avaient fait un modèle économique.

Concurrence fiscale, code de conduite et paradis fiscaux

La concurrence fiscale entre États membres est légale tant qu'elle passe par des taux généraux bas. Elle devient dommageable quand un pays offre des régimes réservés aux non-résidents, sans activité réelle, ou des accords individuels opaques. Pour tracer cette frontière, les ministres ont adopté en 1997 un code de conduite dans le domaine de la fiscalité des entreprises. Ce texte n'est pas juridiquement contraignant, mais un groupe du Conseil examine les régimes nationaux et a obtenu le démantèlement de plus d'une centaine d'entre eux.

Ce dumping fiscal s'inscrit dans une tendance longue : les taux nominaux d'impôt sur les sociétés sont en baisse dans la plupart des pays européens depuis les années 1980, Allemagne comprise. La baisse ralentit depuis que le plancher du pilier 2 retire l'intérêt de descendre sous 15 % pour les grands groupes. L'objectif du code de conduite est de lutter contre les régimes ciblés, pas contre ce mouvement général des taux.

Depuis décembre 2017, l'Union tient aussi une liste des juridictions non coopératives à des fins fiscales, révisée deux fois par an. Les pays qui y figurent ne respectent pas les standards de transparence, de fiscalité équitable ou de mise en œuvre des mesures BEPS. Les États membres doivent appliquer au moins une mesure défensive contre eux, comme une retenue à la source renforcée ou la non-déductibilité des paiements. Le détail des pays qui figurent sur la liste des paradis fiscaux évolue à chaque révision, et la page sur la lutte contre l'évasion fiscale en France et à l'international replace ces outils dans un ensemble plus large.

La critique principale de ce dispositif vient de l'intérieur : aucun État membre ne peut figurer sur la liste, alors que plusieurs d'entre eux sont régulièrement cités par les ONG, comme l'Observatoire de la justice fiscale ou Tax Justice Network, parmi les territoires qui captent le plus de bénéfices sans activité correspondante. Le Parlement européen a lui-même demandé en 2019 que certains pays de l'Union soient traités comme des paradis fiscaux à l'intérieur de l'Union.

Ce que l'Union laisse aux États : les impôts des particuliers

Pour un particulier, l'harmonisation fiscale est presque invisible en dehors de la TVA payée sur ses achats. L'impôt sur le revenu, les prélèvements sur l'épargne, la taxation du patrimoine, les droits de succession et les cotisations sociales relèvent entièrement de chaque État. Il n'existe aucune directive fixant un barème, une assiette ou un taux minimal d'impôt sur le revenu, et aucune n'est en préparation.

Ce qui protège le contribuable mobile, c'est d'abord le droit de l'Union tel que l'interprète la Cour de justice : un État ne peut pas traiter plus mal un non-résident placé dans une situation comparable à celle d'un résident, ni pénaliser un investissement réalisé dans un autre pays membre. C'est ensuite le réseau des conventions bilatérales, qui répartit le droit d'imposer entre l'État de résidence et l'État de la source. Un Français qui part travailler à Lisbonne ou à Bruxelles dépend donc d'abord de la convention conclue entre les deux pays, et non d'une règle européenne.

La sécurité sociale suit une autre logique : la coordination prévue par le règlement 883/2004 garantit qu'une personne ne cotise que dans un seul pays à la fois et conserve ses droits acquis ailleurs. Elle ne rapproche ni les taux ni le niveau de la protection sociale : le droit social et le modèle social de chaque pays restent l'expression de choix nationaux profonds. Ce partage des domaines explique pourquoi un même revenu peut supporter une charge très différente selon le pays membre où il est perçu.

Quels sont les enjeux et les impacts de l'harmonisation fiscale ?

Le premier enjeu est la préservation des recettes publiques. Les États dont l'économie dépend des grands groupes étrangers ont un intérêt évident à garder des taux bas ; ceux qui financent un niveau élevé de dépenses publiques et sociales, comme la France, la Belgique ou les pays nordiques, perdent des recettes quand les bénéfices se déplacent. L'impact de l'harmonisation se mesure donc d'abord pour les finances publiques : un plancher commun limite la course au moins-disant.

Le deuxième enjeu est l'attractivité. Les petits pays rappellent que leur faible taux compense d'autres handicaps : éloignement des grands marchés, petite taille du marché intérieur national, absence de ressources naturelles. Pour eux, une harmonisation des taux reviendrait à figer l'avantage des grandes économies. Ce point de vue explique la résistance persistante de l'Irlande, du Luxembourg ou des pays baltes à toute convergence des taux nominaux.

Le troisième enjeu concerne la zone euro. Des pays qui partagent la même monnaie ne peuvent plus ajuster leur taux de change ; la fiscalité devient l'un des rares outils de politique économique qui leur restent. Une harmonisation trop poussée les priverait de ce levier, alors qu'une absence totale de coordination alimente les déséquilibres. Les économistes de la finance publique sont divisés sur le bon point d'équilibre.

Le dernier enjeu est démocratique. L'impôt se vote par les parlements nationaux, et transférer ce pouvoir à Bruxelles sans contrôle parlementaire européen renforcé poserait une question de légitimité. Ceux qui défendent un budget européen plus ambitieux, financé par de nouvelles ressources propres, plaident d'ailleurs pour un rôle accru du Parlement européen dans la fiscalité de l'Union.

Les chantiers ouverts en 2026

Plusieurs dossiers restent sur la table du Conseil. BEFIT et la proposition sur les prix de transfert présentée en même temps pourraient donner, à terme, une assiette commune aux grands groupes. La directive sur les entités écrans attend toujours un accord. La révision de la taxation de l'énergie bute sur les intérêts divergents des pays producteurs, des pays industriels et des pays dépendants du transport routier.

Côté ressources, la Commission a suggéré de financer en partie le remboursement de l'emprunt du plan de relance par de nouvelles ressources propres : une part des recettes du marché du carbone, du mécanisme carbone aux frontières et une contribution assise sur les bénéfices des entreprises. Chacune de ces pistes exige un vote unanime et une ratification par les parlements nationaux. Enfin, la simplification des obligations déclaratives, mise en avant par la Commission depuis 2025 dans un objectif de compétitivité, pourrait conduire à alléger certains textes adoptés au cours de la décennie précédente plutôt qu'à en ajouter.

Unanimité, TVA, impôt sur le revenu : réponses courtes sur l'harmonisation fiscale européenne

L'harmonisation fiscale européenne impose-t-elle un taux d'impôt commun ?

Non. Elle fixe surtout des règles de calcul et des planchers : 15 % pour le taux normal de TVA, 15 % de taux effectif minimum pour les groupes de plus de 750 millions d'euros de chiffre d'affaires. Au-delà, chaque État choisit son niveau de taxation.

Pourquoi l'Union avance-t-elle si lentement sur la fiscalité ?

Parce que les traités imposent l'unanimité des 27 États pour toute règle fiscale. Un seul pays peut bloquer un texte, et les propositions de passage à la majorité qualifiée n'ont jamais été acceptées.

Quels pays sont concernés par l'harmonisation fiscale ?

Les 27 États membres de l'Union, sans exception, pour les directives adoptées. La taxe sur les transactions financières, préparée en coopération renforcée, ne concernerait que les pays participants si elle était un jour adoptée.

Un particulier qui s'installe dans un autre pays de l'UE paie-t-il ses impôts selon des règles européennes ?

Non. Son impôt sur le revenu dépend du droit fiscal national et de la convention fiscale entre ses deux pays. Le droit de l'Union interdit seulement les discriminations envers les non-résidents et organise l'échange d'informations entre administrations.

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